« 8 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 125-126], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4061, page consultée le 04 mai 2026.
8 février [1843], mercredi matin, 11 h. ¾
Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon cher bien-aimé. J’ai voulu écrire tout de suite
à
Mme Pierceau
afin qu’elle reçoive la lettre le plus tôt possible ; malheureusement elle est souvent
plusieurs jours sans voir son D.1 – ce qui peut nous
rejetera assez loin. Enfin voici
la lettre partie.
Je m’attends de jour en jour à ce que tu m’annonces la grande nouvelle2. Je t’avoue que, puisqu’elle doit se faire, je désire pour ma part
qu’elle se fasse le plus tôt possible. En quoi cela m’avancera-t-il ? Je ne le sais
pas trop, si ce n’est à savoir deux êtres heureux de plus sur la terre et à avoir
l’espoir de l’être moi-même bientôt. Cependant je suis comme le soupirant de la Belle Philis3. À force
d’espérer, je désespère depuis deux ans et demi. Voilà le métier que je fais. C’est
peu productif mais c’est très ennuyeux.
Tu es sans doute à la répétition ce
matin ? Je commence à croire que ton laissez-passer est un
écoute-s’il-pleut4 car puisqu’on
ne répète qu’un acte, et que la répétition flotte entre dix heures du matin et deux
heures de l’après-midi, et que tu ne veux pas me communiquer ton bulletin de
répétitions, il me semble difficile, pour ne pas dire impossible, de profiter de ta
permission. Il faudra, quelque ennui et quelque impatience que cela te cause, que
nous
en reparlions encore une fois afin d’éclaircir la question et de lever la difficulté
si tu le veux. En attendant je reste là à voir tourner mon ombre sur mes pieds et à rager à cœur que ne
veux-tu pas.
Sur ce, baisez-moi et aimez-moi ou je vous tue net comme
Dominus5. Tâchez de rencontrer votre atroce Maxime et de lui faire une venette6 de tous les diables,
c’est très urgent.
Juliette
1 D. : M. Démousseau.
2 Le mariage de Léopoldine est imminent, mais la date n’en a pas encore été fixée.
3 La Belle Philis : Référence au sonnet d’Oronte, dans Le Misanthrope de Molière, (I,1) : « Vos soins ne m’en peuvent distraire :/ Belle Philis, on désespère/ Alors qu’on espère toujours. »
4 Exp. fam : chose douteuse sur laquelle on ne peut compter. L’expression vient devient de « écoute-s’il-pleut » : « Moulin qui n’est alimenté que par des eaux sujettes à tarir, et qui a souvent besoin de la pluie pour fonctionner ». (Larousse XXe siècle)
5 Net comme Dominus : expression que Juliette utilise régulièrement pour exprimer ses menaces jalouses [Remerciements à Sylviane Robardey-Eppstein].
6 Venette : Peur, inquiétude, alarme.
a « rejetter ».
« 8 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 127-128], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4061, page consultée le 04 mai 2026.
8 février [1843], mercredi soir, 6 h. ¼
Je te demande pardon, mon cher bien-aimé, de te tourmenter quand tu as déjà trop de
tracasseries et d’affaires. À peine es-tu sorti de chez moi que je reconnais mon tort
et que je brûle du désir de t’en demander le pardon et l’oubli. Mais si tu savais
ce
que je souffre, si tu savais ce qu’il me faut livrer de combats à ma sauvage et féroce
nature, loin de m’en vouloir, tu reconnaîtrais qu’il y a quelque mérite à moi à me
dompter trois fois sur cinq et tu m’en aimerais davantage. Ces jours-ci je ne sais
pas
ce que j’éprouve. C’est une espèce de malaise et d’étouffement qui me fait désirer
de
marcher et de prendre l’air. Hélas ! ce n’est pas ta faute ni la mienne si ce besoin
m’arrive dans le moment où tu peux le moins le satisfaire. Aussi il faut que tu aies
un redoublement d’indulgence pour mon accès de méchanceté. De mon côté je te promets
de me surveiller avec plus de soin que jamais.
Allons, voici Gastilbelza1 livré à l’orgue de barbarie. Il ne
manquait plus que ça pour me rendre l’air encore plus odieux. Vraiment, quel que soit
l’avantage de la popularité, quand il faut l’avoir sur de pareils airs, j’aimerais
mieux la plus énorme impopularité. Car ce n’est pas même de la
gloire en gros sous2, c’est de la crotte (voyez la traduction de ce mot dans le dictionnaire de
Mmes Krafft et
Suquet) de chien en bâton. Il est vrai
que je ne suis pas beaucoup plus drôle dans ma colère contre cette musique.
J’enrage.
Je vous aime mon Toto. Tâchez de ne pas venir trop tard. Vous n’aurez
pas d’ailleurs un fameux souper car le marché ne possède aucun poisson ni aucun légume
et ce que je te donnerai ne peut pas se faire d’avance. Pense à moi si tu peux mon
bien-aimé et aime-moi. Je t’aime trop moi, voilà la vérité.
Juliette
1 Gastilbelza : Personnage du poème « Guitare » poème XXII in Les Rayons et les ombres (1840) de Victor Hugo. Poème mis en musique par Franz Liszt (1811-1886) sous le titre de Gastilbelza (Boléro), et par Edouard Lalo (1823-1892), par Hippolyte Monpou, et Georges Brassens.
2 Référence à Don Salluste dans Ruy Blas III, 5 : « La popularité ? c’est la gloire en gros sous ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
